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Saint-Denis, banlieue de Paris, pays breton

Au début du XXe siècle, des milliers de Bretons ont grossi les rangs du prolétariat parisien. Et ils ont fait souche.
" Une fois au milieu de la foule indifférente et railleuse, qui nargue leur détresse et leur gaucherie, la préoccupation de gagner leur vie les pousse au bureau de placement. Il leur faut défiler devant des personnes inconnues, on leur détaille qualités et défauts comme pour les esclaves jadis sur les marchés de Rome. Leur timidité, leur ignorance du français les font soupçonner d'inintelligence. Si le marchandage se prolonge, la petite réserve apportée du pays a vite sombré dans la poche des logeurs. Il ne reste plus que la rue, la nuit sur les bancs, les croûtes de pain disputées aux chiens, sur la chaussée et la perspective d'être recueilli par la police. "

Un petit texte comme un tableau très sombre. Une chose vue par l'abbé Cadic au début du XXe siècle. Une poignée de phrases, qui ne quitte pas les papiers importants de Patrick Braouezec, le maire actuel de Saint-Denis en banlieue parisienne : " C'est terrible. On pourrait écrire ça aujourd'hui du malheureux Sénégalais, qui débarque du métro sur le quai de la gare. "

Saint-Denis, cimetière des rois de France et terreau d'une imposante immigration bretonne. Saint-Denis, à la porte nord de Paris, destination honnie et rêvée à la fois de dizaines de milliers de gens de l'Ouest partis là-bas tenter leur chance pour échapper aux vies minuscules, aux avenirs miséreux, à la pauvreté insoutenable.

Combien furent-ils à faire le voyage ? Le recensement de 1896 évoque 5 500 Bretons installés. Ils sont 10 000 en 1930. La banlieue parisienne a besoin de bras pour creuser les lignes de chemins de fer, servir l'usine à gaz, terrasser les routes. Les Côtes-d'Armor offrent les plus gros bataillons de ces fantassins du travail, de ces pioupious de l'arrachement. Et toute la Bretagne se passe le mot.

En gros, au XXe siècle naissant, il coule deux grands fleuves d'immigration : les prêtres aiguillent leur ouailles vers Montparnasse. Les réseaux laïcs guident vers la Seine Saint-Denis. Ce sont donc des Bretons 'rouges' (traduisez républicains), qui optent pour la banlieue. Là, ils vont se frotter au prolétariat parisien, trouvent du travail dans la chimie, la métallurgie, la verrerie, le textile. Des rues entières reforment, parfois, l'ambiance des villages laissés derrière eux. Aujourd'hui, à côté du Stade de France, on peut déambuler dans la 'rue des Bretons'*. Il y a un demi-siècle, on y 'baragouinait'.

Et le maire s'appelle Braouezec : " J'ai du mal à me faire passer pour un Corse ", sourit ce communiste refondateur, qui a remplacé Marcelin Berthelot, le 'menhir' de la banlieue rouge. Patrick Braouezec habite ici, parce que sa grand-mère est venue des Côtes-d'Armor au début du XXe siècle : " Elle venait en ligne droite de Plestin-les-Grèves. Elle faisait des ménages. C'était une fille mère, comme on disait à l'époque. Mon père a coupé radicalement les ponts avec la Bretagne. Mon frère et moi, nous nous sommes un peu intéressés à la Bretagne. Aujourd'hui, je n'ai plus de famille là-bas. "

Les Bretons qu'il connaît, il les côtoie. Car l'immigration a laissé des traces : " Je pense que 10 à 15% de la population a des racines bretonnes. Il y a dix ans, nous avions fait une enquête. Et sur les gens de moins de 25 ans de la commune, nous en avions dénombré 700, qui étaient nés en Bretagne. L'immigration s'est ralentie, mais elle n'est pas tarie. "

François Simon.

article paru dans Dimanche Ouest-France le 3 mars 2002