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Seine-Saint-Denis. L'irréductible Breton

À 68 ans, le Breton René Kersanté est le dernier maraîcher de Saint-Denis (93), au nord de Paris. Il cultive ses légumes au pied des tours HLM.

Les maraîchers nourrissent les villes. Mais en grandissant, celles-ci les ont dévorés un à un. À Saint-Denis, un irréductible Breton résiste et cultive ses salades à l'ombre des tours HLM, au cœur du 9-3. René Kersanté est le dernier maraîcher de Saint-Denis. Son marais est situé au 114, avenue de Stalingrad. C'est le portail vert en face du McDonald's. Il faut prendre le métro pour s'y rendre, jusqu'à «Saint-Denis-université», terminus de la ligne 13.

600 maraîchers dans les années 60

Droit dans ses bottes, un chapeau vissé sur la tête, René Kersanté regarde fièrement la dizaine d'hectares qu'il exploite au pied de la cité du clos Saint-Lazare. Sa campagne a des airs de banlieue : entre les barres d'immeubles, on aperçoit Montmartre et la basilique de Saint-Denis. Il n'en revient pas d'être toujours là. Dans les années 60, ils étaient encore 600 autour de Paris, dont une soixantaine à Saint-Denis. Tous chassés par l'urbanisation galopante. « Depuis 1956, on nous promet l'expropriation, mais nous, on a tenu bon », explique M'sieur René, comme l'appellent ses ouvriers agricoles.

Une grand-mère costarmoricaine

C'est sa grand-mère maternelle, une fille de Broons, dans les Côtes-d'Armor, qui s'est installée là en 1918, à une époque où les immigrés bretons devenaient maraîchers aussi naturellement que les Auvergnats devenaient cafetiers. Elle se met rapidement à son compte. Le terrain était alors bien moins important que celui qu'exploite aujourd'hui son petit-fils. Quand la mère de René prend la relève avec son mari, Élie Kersanté, un Breton de Mérillac (22) rencontré à la Foire du Trône, les promoteurs faisaient déjà pression. Pour préserver l'avenir, le couple achète un lopin à Montsoult-Maffliers (Val-d'Oise). La première vague d'urbanisation passée, le sursis se prolonge pendant 17 ans. Et quand, en 1973, René Kersanté prend la suite, l'épée de Damoclès est toujours au-dessus de leur tête. « Ne sachant pas ce qu'on allait devenir, j'ai trouvé un terrain dans l'Oise. J'étais ambitieux. J'en voulais ». Puis, il rachète des terrains à Stains, à Pierrefitte-sur-Seine. Et avec ceux acquis dans le Val-d'Oise, il cultive, en 1998, jusqu'à 35 hectares et emploie une quarantaine d'ouvriers. Aujourd'hui, il lui reste encore 30 hectares et 24 salariés en pleine saison.

Main-d'oeuvre serbe

Depuis l'époque de sa grand-mère, le métier a changé. Les Serbes ont remplacé la main-d'oeuvre bretonne. Et ce n'est plus les Halles qu'il achalande. Ses trois millions d'unités produites chaque année (laitues, radis, oignons, persil, ciboulette...) alimentent les marchés et 17 supermarchés des alentours. Le paysan-citadin a fait le choix de la vente directe il y a une trentaine d'années car « la proximité, la fraîcheur et la qualité des produits intéressent les grandes surfaces ». Et depuis 1983, son terrain de Saint-Denis est propriété de la ville, qui l'a classé au patrimoine en 1998. Il n'est pourtant pas à l'abri d'être chassé. Sa fille Gaëlle aura-t-elle l'occasion d'être la dernière maraîchère de Saint-Denis ?

Gwénaëlle Loaëc.



article et photo parus dans Le Télégramme le 1 septembre 2009

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